Les enfants perdus du Soudan errent dans un paysage de mort
Appuyez sur Source du clip : Washington Post
Par Katharine Houreld et Hafiz Haroun
Environ 200 enfants non accompagnĂ©s sont arrivĂ©s dans la ville soudanaise de Tewila aprĂšs avoir fui El Fashir, oĂč des combattants des RSF ont perpĂ©trĂ© des massacres.

Les enfants arrivent en titubant d'un désert brûlé, jonché de mourants et de morts. Affaiblis par la faim et terrifiés, ils sont seuls.
Selon des travailleurs humanitaires, des centaines d'enfants non accompagnĂ©s sont arrivĂ©s ces derniĂšres semaines Ă Tewila, au Soudan, aprĂšs avoir fui El Fashir. Dans cette ville, les combattants des Forces de soutien rapide (FSR), une milice paramilitaire, ont perpĂ©trĂ© des massacres et des enlĂšvements aprĂšs s'en ĂȘtre emparĂ©s le mois dernier. Certains enfants ont vu leurs parents se faire tuer ; d'autres les ont perdus dans la confusion de la fuite. Des bĂ©bĂ©s, parfois ĂągĂ©s de seulement quelques semaines, ont Ă©galement Ă©tĂ© retrouvĂ©s agrippĂ©s aux corps de leurs parents et amenĂ©s au camp de dĂ©placĂ©s par des inconnus, d'aprĂšs des organisations humanitaires prĂ©sentes Ă Tewila.
La guerre civile au Soudan, qui oppose les Forces de soutien rapide (FSR) aux forces armées du pays, a engendré une crise humanitaire sans précédent. L'an dernier, les autorités américaines estimaient à 150 000 le nombre de morts, et les violences n'ont fait que s'intensifier. Douze millions de personnes ont été déplacées.
Les RSF ont assiĂ©gĂ© El Fashir pendant un an et demi â dans le cadre d'une campagne plus vaste visant Ă placer la rĂ©gion occidentale du Darfour sous leur contrĂŽle â encerclant la ville affamĂ©e pour crĂ©er ce que les chercheurs ont dĂ©crit comme une â boĂźte de mort â.â
Lorsque l'armée a abandonné ses derniÚres positions fin octobre, plus de 250 000 personnes sans défense étaient piégées à l'intérieur des fortifications, selon les estimations des Nations Unies, et bien d'autres encore se trouvaient dans les villages environnants.
Moins de 90 000 personnes ont rĂ©ussi Ă sâĂ©chapper, a indiquĂ© mercredi lâOrganisation internationale pour les migrations. Le black-out des communications dans la ville empĂȘche de dĂ©terminer le nombre de civils tuĂ©s. Cependant, des indices effroyables subsistent : des combattants des RSF ont publiĂ© des vidĂ©os de leurs atrocitĂ©s, des survivants ont tĂ©moignĂ© de massacres Ă grande Ă©chelle et le Laboratoire de recherche humanitaire de lâĂcole de santĂ© publique de Yale a analysĂ© des images satellites pour Ă©valuer lâampleur du carnage. Un rapport publiĂ© la semaine derniĂšre dĂ©crivait des travaux de terrassement compatibles avec des charniers ; un autre documentait ce qui semblait ĂȘtre lâexhumation et lâincinĂ©ration de corps.
Les deux camps en conflit ont Ă©tĂ© accusĂ©s de crimes de guerre Ă grande Ă©chelle. Mais les deux derniĂšres semaines reprĂ©sentent â le plus grand massacre de masse depuis le dĂ©but de la guerre en 2023 â, a dĂ©clarĂ© Nathaniel Raymond, directeur du laboratoire de recherche de Yale.

Le Washington Post s'est entretenu par tĂ©lĂ©phone avec trois enfants, en prĂ©sence de travailleurs humanitaires, au sujet de leur terrible pĂ©riple de 65 kilomĂštres entre El Fashir et Tewila et des horreurs qu'ils ont vĂ©cues en chemin. Ils ont racontĂ© comment ils avaient tentĂ© de protĂ©ger et de rĂ©conforter leurs jeunes frĂšres et sĆurs, et la douleur d'ĂȘtre sĂ©parĂ©s de leurs parents, frĂšres et sĆurs. Le Post n'a pas pu vĂ©rifier leurs tĂ©moignages de maniĂšre indĂ©pendante, mais ils concordent avec de nombreux autres tĂ©moignages de survivants, ainsi qu'avec les rapports d'organisations humanitaires locales et internationales prĂ©sentes Ă Tewila, dernier refuge dans cette rĂ©gion dĂ©solĂ©e.
On ignore comment les familles pourront ĂȘtre rĂ©unies. Les rĂ©unifications exigent un travail de longue haleine, affirment les organisations humanitaires, et doivent impĂ©rativement placer l'intĂ©rĂȘt supĂ©rieur des enfants au centre des prĂ©occupations.
L'ONG HOPE Sudan a déclaré avoir enregistré environ 200 enfants non accompagnés depuis la chute d'El Fashir. Beaucoup d'autres ont fui vers Tewila aprÚs la prise du camp de réfugiés de Zamzam, situé à proximité, par les combattants des RSF en avril. La Société nationale pour la protection de l'enfance, une autre organisation caritative soudanaise, a indiqué avoir recensé 1 000 enfants sans famille proche à Tewila ; 700 d'entre eux n'avaient aucun parent. Certains étaient ùgés de seulement trois mois.
â Nous en avons placĂ© certains dans des familles dâaccueil, dâautres chez des responsables communautaires â, a dĂ©clarĂ© un travailleur humanitaire, sâexprimant comme dâautres dans cet article sous couvert dâanonymat par crainte de reprĂ©sailles de RSF. â Il y a des enfants blessĂ©s par balle qui reçoivent des soins⊠il y a des filles qui ont Ă©tĂ© violĂ©es. â
â Certains sont tellement traumatisĂ©s â, a dĂ©clarĂ© un autre travailleur humanitaire, â quâils ne se souviennent plus de ce qui leur est arrivĂ©. â
â La mort Ă©tait partout â
â Quand les combats ont commencĂ© Ă El Fashir, on a tous fui la maison â, a racontĂ© une jeune fille de 13 ans au Phnom Penh Post, au tĂ©lĂ©phone (la communication Ă©tait mauvaise). Elle a immĂ©diatement perdu de vue sa mĂšre, sa petite sĆur et quatre de ses frĂšres, a-t-elle expliquĂ©. Le bĂ©bĂ© de la famille, ĂągĂ© de seulement six mois, Ă©tait portĂ© sur son dos.
Elle l'a porté jusqu'à Tewila, a-t-elle déclaré.
â Mon frĂšre pleurait beaucoup, mais je n'ai pu lui donner de l'eau que deux fois â, a-t-elle racontĂ©. Elle a dĂ©crit ses promenades nocturnes pour Ă©viter les bagarreurs et ses tentatives pour trouver de l'ombre parmi les buissons brĂ»lĂ©s du dĂ©sert durant les journĂ©es caniculaires. Finalement, a-t-elle dit, son frĂšre a cessĂ© de pleurer et s'est allongĂ©, inerte, contre elle.
â On a vu tellement de cadavres sur la route et des blessĂ©s qui appelaient Ă l'aide â, a dit la jeune fille, la voix brisĂ©e. â Sur toute cette route, je ne sais pas oĂč est ma mĂšre â, a-t-elle ajoutĂ©. â La mort Ă©tait partout. â
Ă l'hĂŽpital de Tewila, son frĂšre recevait du lait et des complĂ©ments Ă©nergĂ©tiques, mais la fillette disait qu'elle â ne pouvait rien manger â tant qu'elle n'aurait pas de nouvelles de sa mĂšre et de ses frĂšres et sĆurs. Pendant qu'elle parlait, son petit frĂšre pleurait en arriĂšre-plan.
Giulia Chiopris, pĂ©diatre Ă l'hĂŽpital et membre de MĂ©decins Sans FrontiĂšres, a dĂ©clarĂ© que le plus jeune enfant non accompagnĂ© qu'elle ait vu n'avait que 40 jours et Ă©tait arrivĂ© avec deux frĂšres et sĆurs en bas Ăąge.
Un garçon de 15 ans a déclaré qu'il était déjà orphelin et blessé lorsque El Fashir est tombé. Son pÚre avait été tué par un obus en avril, plongeant sa famille dans le deuil.
â Mon pĂšre tenait Ă passer toutes ses soirĂ©es avec nous â, a-t-il dĂ©clarĂ©. â Il nous conseillait toujours dâĂȘtre honnĂȘtes. â
Deux semaines plus tard, des éclats d'un autre obus ont transpercé la poitrine de sa mÚre.
â Elle a dit : âSoyez gentils les uns envers les autres et ne grondez pas votre sĆurâ â, a racontĂ© le garçon, â et elle est morte. â Quelques jours avant la prise de contrĂŽle par les RSF, il avait Ă©tĂ© blessĂ© Ă la jambe par lâexplosion dâun obus qui avait tuĂ© neuf personnes, a-t-il dit, dont son meilleur ami Muhammad, mort dâhĂ©morragie Ă ses cĂŽtĂ©s.
â Muhammad Ă©tait mon ami le plus fidĂšle aprĂšs ma mĂšre â, a-t-il dĂ©clarĂ©. â Il Ă©tait toujours Ă mes cĂŽtĂ©s, mĂȘme Ă lâĂ©cole. Nous travaillions ensemble et Ă©tions insĂ©parables. MĂȘme la veste et le pantalon que je porte aujourdâhui lui appartiennent. â

Quand les vivres vinrent Ă manquer et que les combats s'intensifiĂšrent, raconta-t-il, il dĂ©cida de fuir El Fashir avec sa sĆur de 14 ans et son jeune frĂšre. Son frĂšre aĂźnĂ©, craignant pour sa vie, dĂ©cida de rester. Sa sĆur Ă©tait devenue comme une mĂšre pour lui, confia le garçon, restant Ă ses cĂŽtĂ©s Ă l'hĂŽpital et refusant de manger tant qu'il n'avait pas mangĂ©. Ils partirent la veille de la chute de la ville ; il attacha une rĂšgle Ă sa jambe blessĂ©e et avança pĂ©niblement Ă l'aide d'une canne.
Voyant sa blessure, un combattant des RSF lui a proposĂ© inopinĂ©ment de le prendre en stop jusqu'Ă Tewila, mais cela signifiait se sĂ©parer de ses frĂšres et sĆurs. La voiture l'a rapidement dĂ©posĂ©, seul, au milieu du dĂ©sert, a-t-il racontĂ©. Il a boitĂ© jusqu'Ă la fin du trajet.
Il a confiĂ© regretter profondĂ©ment d'avoir laissĂ© son frĂšre et sa sĆur derriĂšre lui : â J'aurais prĂ©fĂ©rĂ© mourir avec eux. â Cette semaine, cependant, un inconnu lui a appris qu'ils Ă©taient tous deux encore en vie, dans une zone au nord de Tewila. Il ignore comment, et quand, ils pourront se retrouver.
Une jeune fille de 15 ans a raconté que sa mÚre avait été tuée par un obus lors de l'assaut des forces de soutien rapide sur El Fashir. Elle a fui la ville avec son pÚre et ses trois frÚres ; dans la confusion, elle et son frÚre de 10 ans ont été séparés du reste de leur famille.
Les forces de sécurité russes lui ont volé le vieux téléphone portable de sa mÚre, qu'elle avait sur elle. C'était le seul moyen pour son pÚre de la contacter. Elle et son jeune frÚre ont marché seuls jusqu'à Tewila. Ils ont vu tellement de corps, a-t-elle raconté.
â Jâai vu un homme qui Ă©tait sur le point de mourir, mais nous ne nous sommes pas arrĂȘtĂ©s pour lâaider â, a-t-elle dĂ©clarĂ© tristement.
â Nous continuons de voir des familles dĂ©chirĂ©es, des enfants arrivant seuls â, a dĂ©clarĂ© Nic Pyatt, directeur Afrique de Nonviolent Peaceforce, une organisation internationale qui Ćuvre pour la protection des civils dans les zones de conflit. â Chaque jour, nous sommes confrontĂ©s Ă de nouveaux tĂ©moignages d'agressions sexuelles, d'extorsion, d'enlĂšvements contre rançon, de harcĂšlement et de blessures â, a-t-il ajoutĂ©.
Haruna Tarfa est mĂ©decin au sein de l'Alliance pour l'action mĂ©dicale internationale (ALIMA), une organisation humanitaire mĂ©dicale intervenant Ă Tewila. Il a indiquĂ© que cinq enfants non accompagnĂ©s Ă©taient arrivĂ©s dans leur centre de santĂ© le mĂȘme jour cette semaine. Ils Ă©taient Ă©puisĂ©s et malnutris, et certains prĂ©sentaient des blessures graves.
Il a soignĂ© une jeune fille de 16 ans arrivĂ©e avec sa tante, rescapĂ©e d'une explosion qui avait tuĂ© ses parents et ses trois frĂšres et sĆurs et lui avait arrachĂ© une partie du bras. â Au moins, â a dĂ©clarĂ© Tarfa, â nous pouvons leur sauver la vie. â
Des Soudanais ont publiĂ© en ligne des vidĂ©os d'enfants disparus, espĂ©rant qu'un proche les reconnaisse. â J'ai trouvĂ© cet enfant seul le jour de la chute d'El Fasher. Il m'a dit qu'il habitait dans le quartier d'Al Wahda et qu'il ne connaissait que le nom de sa mĂšre, pas celui de son pĂšre â, a Ă©crit un homme sur Facebook, les mains posĂ©es sur les Ă©paules d'un jeune garçon Ă la jambe bandĂ©e.
â Si sa mĂšre apparaĂźt, quâelle vienne nous voir dans le quartier dâAl Shuhada â, poursuivit lâhomme. â Lâenfant est avec moi Ă la maison. â
